Musique magique

« Bye, Bye, Nelson » dit la jeune journaliste de FIP pour terminer piteusement son évocation musicale d'un disparu. Elle avait confondu Piquet avec Pickett et Nelson avec Wilson. Mélanger le roi du funk avec un coureur automobile, pouah !
Deux heures avant, elle avait découvert son existence et c'est donc avec tout son cœur qu'elle avait travaillé à toute vitesse et précipitation sa chronique.
Wilson Pickett, le soul survivor (1999), n'a pas survécu.
Je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître !
Précurseur du funk, sa musique avait révolutionné la plage tranquille des surfeurs (beach boys). Il nous avait ainsi gratifié du légendaire na na na na na na na na na na na na na na na na na na na (c'est le bon nombre, j'ai compté) de « Land of thousand dances », mille, oui, mais lesquelles ? vaches, feuilles, pattes, rien de tout cela, les danses douces ou frénétiques qui bercèrent mon enfance. Vous vous rappelez sans doute qu'il l'avait attendue jusqu'à minuit (wait until the midnight hour), qu'il se plaisait à chanter qu'il y avait toujours un cœur pour quelqu'un (everybody loves somebody) et qu'il nous avait subjugué dans sa version d'anthologie de « Hey Jude ». « Funky Broadway » et « Mustang Sally » avaient également accompagné son parcours aux côtés du fabuleux Steve Cropper, créateur du son de la non moins légendaire Stax.
C'est la même journaliste que j'entends quelques jours après évoquer la carrière d'Aretha Franklin, sale période, me dis-je tristement, mais il n'en était rien, ce n'était que sa mère et c'est un rappel musical qui coupe l'histoire du révérend C.L. Franklin, son père, chez qui les noirs réputés à l'époque passaient souvent des soirées, ainsi Martin Luther King pour ne citer que le plus connu. « Respect », qu'elle avait repris d'Otis Redding, chant étendard, même encore maintenant, en protestation contre le sexisme exacerbé de son père, elle qu'il avait jetée dans l'arène du spectacle à quatorze ans alors qu'elle venait de devenir mère, « chain of fools », gospel soul, « Think » ou bien encore une somptueuse version de « Let it be ».
Et puis le retour de Eric Burdon, le chanteur des Animals (« there is a house in New Orleans »… mais aussi l'énigmatique voodoo « I put a spell on you, because you're mine » ou encore « Don't let me be misunderstood ») ou John Fogerty, du Creedence Clearwater Revival, ou l'histoire de ce bateau sudiste, la fière Marie (enfin, pas celle qui fait le couscous, celle qui fait de la fumée).
Ne voilà-t-il pas que le rocker Keith Richards nous fait une commotion cérébrale, il y a intérêt à ce qu'il soit remis pour le deux juillet au Stade de France.

Et puis, et puis, il y a toi
Quel tour nous as-tu joué, toi, malicieux musicien, qui savais si bien nous ensorceler de tes contes, de tes airs, de ta bienveillance protectrice ?
Nous quitter, tu ne l'avais sans doute pas souhaité, mais il en est ainsi.
De père connu et de mère russe, tu avais toujours entouré ta vie antérieure d'un flou de magie et de mystère. Tu es parti avec.
Quelques souvenirs pêle-mêle,
De Kiev, où, ayant emmené notre chauffeur et sa fiancée, jolie blonde interprète, dîner dans un restaurant pour le remercier de sa loyauté, tu t'étais levé pour te joindre au groupe qui jouait de la musique et t'étais emparé d'une guitare que tu maniais si bien et à qui tu faisais donner de tels accents de la slavité qui était tienne. De la même ville où ladite fiancée nous avait conduit à un grand monastère orthodoxe, dominant le majestueux Dniepr, où tes ancêtres russes blancs avaient vécu et reposaient. Là enfin où la même interprète nous avait fait découvrir avec émotion la gigantesque statue en titane de la mère patrie destinée à rivaliser avec cette autre de l'autre côté de l'Atlantique, symbole de la liberté. D'un petit marché aussi, où nous avions acheté jambons séchés et caviar pour ramener à la maman, princesse en exil.
De Moscou, où tu nous avais fait découvrir la place rouge, comme elle était au temps des tsars, avant que Staline n'en fasse détruire les constructions à droite de la place, pour laisser passer les chars du défilé, souvenirs effrayants de cette puissance qui s'avéra aux pieds fragiles, comme toi, colosse au cœur tendre. De cette montée, côté cathédrale sainte Basile, d'un couple de jeunes mariés qui nous avait demandé de les photographier avec nous, le Kremlin et la cathédrale en toile de fonds. Aussi, de cette soirée au Métropole, lieu de sortie de la Russie tsariste, avec un officier français supérieur qui, tout à sa joie de la découverte de la ville, avait un peu trop usé du breuvage local ! Ou encore, de cette soirée dans une taverne près du Kremlin où tu avais retrouvé cette vieille gitane que tu embrassais comme du bon pain et avec qui tu avais commencé ta carrière musicale quelques années plus tôt. De ces grandes blondes aussi que tu nous avais présentées du temps où tu présidais aux destinées de la filiale russe d'un grand couturier français. De ce rendez vous matinal dans un grand ministère où notre interlocuteur avait tenu à honorer l'amitié franco-russe en ouvrant une bouteille de cognac géorgien à 9H30 avant que de se rendre chez le ministre.
De Tachkent, plus au Sud, où nous avions assisté, avec ton interprète locale (dont j'appris ultérieurement les liens qui existaient entre vous) et sa famille à une soirée à l'Opéra où, après le spectacle, j'invitais à danser la maman de l'interprète, somptueuse musulmane brune aux yeux bridés de l'époque soviétique. De ces goûters, avec viande séchée, petits légumes (3 récoltes par an) accompagnés de sauces relevées et de Wodka. De cette soirée sur les « Champs Elysées », grande place piétonnière de Tachkent où un de tes amis locaux nous avait conviés à dîner dans son restaurant et qui nous avait fait déguster un agneau tué du matin pour nous. De ce repas où nous étions restés la moitié du temps debout à célébrer au travers de toasts interminables à nouveau l'amitié franco-ouzbek.
Par chez nous, Place des Vosges, un soir d'été, où tu avais organisé avec tes amis gitans, une soirée inoubliable. Souvenir de te voir heureux, épanoui à jouer de la balalaïka basse, avec ces musiciens et à écouter cette gitane à la voix grave et sensuelle, prompte à passer de rythmes endiablés à des mélopées empreintes de la tristesse slave.
De chez moi, où, avec quelques amis gitans, les voyous comme tu les appelais, vous vous étiez arrêtés nous honorer de quelques morceaux de guitare dont tu caressais volontiers les cordes à l'aide d'un verre d'eau plein pour les faire gémir à la façon hawaienne avant que de reprendre votre route vers le festival Django Rheinhard à Samois.
Dernier coup de pied à la camarde, tes amis gitans t'attendaient ce mercredi à la sortie de la cathédrale Saint Nevski où ils ont accompagné ton passage de quelques accords d'accordéon, de violon et de guitare.
Adieu l'ami, je t'aimais bien, tu sais, tu nous manqueras, vous le connaissiez peut être, il jouait de la balalaïka dans la chanson de Lara dans le film Docteur Jivago.



Article ajouté le 2006-05-04 , consulté 279 fois

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